Je suis épuisé d'entendre ces litanies sans fin sur le déclin de la France, la nullité économique et sociale dont nous serions structurellement affublés. A écouter certains élus, dirigeants ou journalistes, la France serait raciste (affaire Halimi, sondage prétendant qu'un tiers de français se déclarerait raciste, etc.), les français fuiraient à l'étranger pour éviter les charges qui pèsent sur les cadres et les entrepreneurs, les manifestations anti-CPE auraient fait de nous la risée du monde entier, la France serait frappée d'immobilisme, serait réfractaire aux réformes. J'en passe et des meilleures. Notre nullité n'aurait d'égal que notre arrogance. Nous serions le pire élève de la classe et devrions prendre exemple sur nos voisins européens où, sans exception, il ferait meilleur vivre que dans l'hexagone. Si, pour Sartre, l'enfer c'était les autres, pour la droite, l'enfer c'est la France.
Racistes ? Si l'on ne peut nier une minorité xénophobe qui s'affiche, comme sur tous les continents, qu'on me permette de penser que mon pays est au contraire accueillant, du moins jusqu'à ce jour puisque le projet « d'immigration choisie » de Sarkozy me semble, lui, à la limite du racisme. J'y reviendrai dans un autre billet, ce sujet étant à lui seul capable de monopoliser ma parole pendant de longues pages...
Les français fuient leur propre pays ? Mensonge. Les chiffres précis montrent que la France est au contraire une destination privilégiée des migrations intra-européennes. Maintenant, si Richard Cocciante préfère vivre en Irlande -après avoir essayé Monaco- pour payer des impôts dérisoires malgré des revenus colossaux, c'est son choix; mais cela me conforte dans l'idée que je suis fier de mon pays et ai plutôt honte de ces règles fiscales de la verte Irlande.
Réfractaires aux réformes ? Ne jouons pas sur les mots : Ce que la droite au pouvoir appelle « réformes », ce ne sont que régressions sociales et efforts supplémentaires ! (retraites, sécu, contrat de travail, etc.). Donc cessons de diffuser cette idée que le pays n'est pas réformable. Il n'a tout simplement pas envie de se faire berner avec des trains permanents de mesures antisociales. Cela me semble particulièrement sain.
Risibles ? Les libéraux nous ont abreuvés de ce mot pendant les manifestations et grèves anti-CPE. Nous n'avons pas du lire les mêmes journaux étrangers pendant cette période : toutes les gauches européennes, même les plus modérées, ont donné la France en exemple, l'ont érigée en symbole de la résistance au rouleau-compresseur libéral. Non, la risée du monde entier, ça a été Chirac, celui qui a promulgué une loi mais en a interdit l'application. La risée, ça a été Villepin qui s'est entêté à vouloir mettre en place un contrat spécifique pour les jeunes, dont tous les économistes, même les plus libéraux (Cf. le Financial Times pendant la crise du CPE), reconnaissaient qu'il n'aurait eu qu'un impact au mieux mineur, voire nul, sur l'emploi : dans le monde entier, la courbe du chômage des jeunes suit et a toujours suivi strictement celle du chômage global d'un pays : s'attaquer aux problèmes du chômage en morcelant les catégories est une erreur économique. Quand on double cette stratégie d'une forte régression sociale, comme dans le cas du CPE, l'erreur confine à la bêtise, l'entêtement au ridicule. J'affirme donc que les millions de manifestants de ce printemps avaient une bien plus belle et grande idée de la France que nos dirigeants, prétendument gaulliens.
Donc, la droite rêve de l'étranger où tout est plus beau que dans notre propre pays. Mais pas seulement la droite : certains à gauche cherchent systématiquement les solutions ailleurs. Ségolène Royal, en particulier, qui semble être tombée amoureuse du Danemark pour nous en rabâcher autant les oreilles à longueur d'interviews. S'il est évident que regarder ailleurs est utile, vouloir singer est une erreur. Sur le plan économique en particulier : tous les économistes le disent, ce qui fonctionne aux Pays-bas n'est pas forcément transposable en Autriche, ce qui satisfait la France peut produire des effets néfastes en Allemagne. Quant à saupoudrer avec les petits ingrédients qui semblent fonctionner un peu partout en Europe : quelle bêtise ! Une telle recette de cuisine n'a jamais produit de bons plats. Les éléments économiques d'un pays ne sont pas dissociables les uns des autres. Les causes du chômage sont très difficilement identifiables, même par les spécialistes du genre. Donc vouloir isoler une cause, c'est apporter une solution nécessairement mauvaise. Dans tous les cas, l'histoire d'un pays, ses traditions, ses structures peuvent empêcher que fonctionne une recette qui a fait ses preuves ailleurs.
Donc regarder ailleurs : oui. Piocher aveuglément chez nos voisins : non. D'autant que les hommes politiques ont un peu tendance à se contenter de comparer les courbes du chômage et constater les carences de certains (Allemagne, France, Italie). Certes, c'est indéniable : le Royaume-Uni se "débrouille" mieux que la France, le Danemark mieux que la Belgique. Mais le chômage est-il le seul élément que nous devions envisager ? Certainement pas. Ne serait-ce que parce que les protections sociales sont extraordinairement différentes d'un pays à l'autre : être au chômage en France vaut mieux que l'être au Royaume-Uni, où l'indemnisation est très faible et de courte durée, ce qui doit sans doute améliorer les chiffres statistiques, mais génère des situations sociales catastrophiques. Dire que les États-Unis ont un taux de chômage relativement faible n'est qu'une partie de l'observation que nous devons avoir : des millions de gens qui y travaillent vivent dans une extrême précarité. C'est donc plutôt ce dernier paramètre -celui de la précarité- qui doit nous permettre une comparaison entre pays. Il est trop facile de se poser en économistes froids et envisager le chômage, seul. Les États-Unis sont par exemple le royaume du travail à temps partiel pour des salaires dérisoires. Est-ce acceptable ? Ce pays peut-il se targuer, dans ces conditions, d'avoir un taux de chômage relativement bas ? Sur le plan statistique, un salarié qui travaille 10 heures par semaine n'est pas un chômeur. Peut-on vivre avec si peu ? Depuis des années, le taux de chômage anglais diminue, mais dans le même temps, le taux de pauvreté augmente. Sur le plan social, cette façon de guerroyer contre le chômage fait à mon goût trop de dégâts collatéraux pour que j'en accepte la méthode.
Quant au nouveau modèle danois que libéraux et sociaux-démocrates voudraient nous désigner comme l'excellence -puisqu'il semble indispensable de comparer les réussites et les échecs européens- pourquoi ne pas lui préférer l'exemple norvégien ? Un pays où la protection de l'emploi est forte, où l'indemnisation des chômeurs est au moins égale à celle de la France, mais où le chômage est faible. Le Japon est lui aussi un exemple de taux de chômage faible malgré une protection de l'emploi évidente. Ce qui démontre, puisque cela semble utile, que la flexibilité n'est assurément pas la condition sine qua non de la lutte contre le chômage, comme l'UMP voudrait nous le faire croire et comme certains socialistes semblent l'avoir accepté un peu rapidement.
Donc, de grâce ! que les économistes de comptoir s'abstiennent, à longueur de blogs, de répéter comme des perroquets que "la mondialisation nous impose la flexibilité" ou encore que "la précarité de l'emploi, c'est celle de la vie" et autres "la France va dans le mur si elle n'admet pas pleinement les paradigmes libéraux".
Le monde est ce que l'on en fait et non le contraire. Je crois encore -et j'espère beaucoup d'hommes politiques avec moi- que l'on peut changer le monde. Je laisse s'encroûter dans un repli intellectuel coupable ceux qui estiment au contraire que la Terre est trop vaste et va trop vite pour que l'on tente d'infléchir sa course.
Et si, au final, ceux qui auront changé le monde viennent de l'hexagone, comme en 1789 où nous étions déjà -tiens tiens !- la risée de toutes les monarchies européennes, j'en serai encore plus satisfait...