Depuis l'effondrement du monde soviétique, à la fin des années 80, le capitalisme est devenu le modèle unique pour la quasi-totalité de la planète. Il en est devenu arrogant, sûr de sa force, donc de son bon droit. Par voie de conséquence, il s'est mué ces quinze dernières années en un ultra-libéralisme exacerbé -même si, au cours de la décennie précédente, Thatcher et Reagan avaient déjà bien préparé le terrain-.
-I- L'omnipotence libérale
Il est aussi devenu la pensée unique. Même les gauches européennes sont devenues frileuses, acceptant des paradigmes libéraux comme la vérité : Il suffit pour s'en convaincre d'observer la politique économique du travailliste Tony Blair en Grande-Bretagne ou ces dirigeants du Parti Socialiste français critiquant certes le CPE, mais faisant dans le même temps l'apologie de la « souplesse », pour ne pas dire de la « flexibilité », reconnaissant ainsi la précarité comme seule réponse possible aux problèmes de l'emploi. Critiquer « Le Marché » tel qu'il se conduit (cette personnification montre a dessein qu'il a une vie propre, indépendante des politiques menées) n'est même plus tolérable, sauf à passer pour un fou rétrograde, inepte ou trotskiste. Du reste, les mots « libéralisme » et « capitalisme » sont pratiquement devenus synonymes dans l'esprit de beaucoup. Pour ne pas se faire taxer d'anti-capitaliste ou de passéiste, la gauche critique donc du bout des lèvres et produit en vue des prochaines élections un projet économique d'une mollesse stupéfiante. La pensée unique, vous disais-je.
Quelques exemples frappants viennent corroborer cette analyse : Nommer Thierry Breton, ce patron de grande entreprise, au Ministère des Finances, c'est croire (et faire croire) que l'État se dirige comme une entreprise, ce qui est une erreur fondamentale. Sournoisement, l'idéologie libérale infiltre ainsi la dépense publique sous nos yeux impuissants. Des députés qui votent une loi DADVSI pour le bon plaisir d'une industrie du disque aux profits pourtant mirobolants. Un parti socialiste totalement amorphe devant des projets comme le CNE ou le CPE (se rattrapant in extremis aux wagons poussés par les étudiants et les lycéens). Les exemples sont multiples, je m'arrête là. Le rôle de l'État recule, celui des marchés progresse.
-II- Le vent tourne et tournera encore
Mais cette « loi du marché » triomphante, qui prétend régir nos sociétés a-t-elle un avenir ? Je suis au contraire persuadé aujourd'hui, au plus fort de la toute-puissance d'un capitalisme débridé, que le libéralisme se meurt. Le vent a tourné et tournera plus encore. Il ne peut en être autrement, sauf à accepter la fin programmée de nos systèmes démocratiques. Du reste, les temps changent déjà. Quelques signes ne trompent pas :
1°) La droite est-elle libérale ?
En France, la droite tempère elle-même ses ardeurs libérales et l'a démontré récemment par les tergiversations autour de la privatisation de GDF, par la volonté de limiter les stock-options des dirigeants de grandes entreprises ou encore par un projet de loi sur les class action. Petites avancées certes, mais, venant de la droite, symptomatiques d'une prise en compte d'un rejet du libéralisme sauvage.
2°) Le TCE
Le refus du peuple français de ratifier le Traité Constitutionnel Européen, l'année dernière, procédait bien en grande partie, qu'on le veuille ou non, d'un refus de cette omnipotence libérale dans la politique européenne : graver dans le marbre de tels préceptes économiques a été repoussé en France, comme aux Pays-Bas et tout le monde sait qu'il en aurait été de même dans de nombreux autres pays si les peuples avaient été consultés[1].
3°) L'autre Amérique
La poussée récente des gauches en Amérique Latine montre l'instinct des ces peuples à refuser de continuer à subir cette relation gagnant/perdant imposée par un système économique mondial toujours à l'avantage du plus fort.
4°) Le modèle communautaire
Les avancées majeures du logiciel libre, jusque dans le grand public [2], est une forme de réaction au libéralisme et aux monopoles qu'il génère par concentrations et rachats successifs. Les mastodontes Microsoft et Oracle prennent du reste très au sérieux leur concurrents « libres » OpenOffice.org ou MySQL. Dans la même veine, on peut analyser l'explosion des téléchargements peer-to-peer comme une réaction irraisonnée aux abus flagrants des multinationales de l'industrie du disque. L'encyclopédie en ligne Wikipedia ou la compilation d'articles journalistiques Agoravox sont eux aussi des structures qui échappent partiellement à la loi des marchés, puisque reposant sur le partage de la connaissance des hommes. Ces exemples nous montrent qu'il peut aussi exister une économie qui fait fi de la loi du plus vorace, prétendument inéluctable, et reposer sur un partage direct des données ou des informations par le peuple.
-III- Ce que le libéralisme ne sait pas faire
Et puis, au-delà des simples signes avant-coureurs, il y a les grandes difficultés communes à l'ensemble de la planète, qui ne pourront guère perdurer sans que des actions de grande ampleur soient envisagées :
1°) L'environnement
Les formidables problèmes environnementaux ne pourront être pris en compte que par une action forte des états qui devront mettre en oeuvre des mesures d'envergure. Le lamentable exemple des USA qui ne se donnent même pas la peine de ratifier le protocole de Kyoto sur l'environnement[3], voilà qui ne pourra pas durer. Les peuples ne pourront continuer à le tolérer. Laisser-faire économique et protection de la planète apparaissent de plus en en plus explicitement antagonistes et il ne peut en être autrement qu'une prise de conscience par tous de cette aberration. Alors, pourquoi ne pas envisager un gouvernement mondial des ressources de la planète ? Comment faire autrement même si cela peut paraître utopique de prime abord ? Je parlais plus haut de mesures fortes, pas de mesurettes vues sous le seul angle économique[4] et donc nécessairement vouées à l'échec.
2°) L'énergie
De la même façon, la pénurie des énergies fossiles est irrémédiable. C'est tout de même bien aux États de s'en préoccuper : Faire rouler des voitures sans pétrole, on peut penser y arriver relativement rapidement. Faire voler des avions sans kérosène, pour le moment, personne n'en a la moindre idée. La mondialisation -qui se base sur des échanges internationaux rapides- a donc du plomb dans l'aile. Il faudra inventer autre chose[5] et ce ne sont pas les entreprises qui vont avoir une vision stratégique dans ce domaine. Le principe même de l'actionnariat est de défendre le profit à court terme : donc le problème ne se posera à lui qu'à l'extinction définitive du pétrole. Tant qu'il y aura quelque chose à gagner de ce dernier, les entreprises ne se préoccuperont de rien, c'est une assurance. Il s'agit donc d'investir massivement dans la R&D en matière énergétique. Deuxième enjeu : cette énergie doit être propre (Cf. supra), puisque la planète étouffe. Qui d'autre que l'État fera tout cela ? Rêver à l'entreprise citoyenne est une fumisterie totale, propagée par les ultra-libéraux pour nous faire avaler la pilule d'un marché qui s'auto-régulerait. Non, c'est une certitude, seule la dépense publique peut insuffler cette démarche vers un monde nouveau.
3°) L'équilibre Nord/Sud
De même, les gouvernements ne pourront rester aveugles et sourds aux disparités nord/sud qui s'accroissent d'année en année. Sarkozy s'attaque à l'immigration clandestine sous l'angle répressif alors que la seule solution, tout le monde le sait[6], consiste à augmenter le niveau de vie des pays les plus faibles. Et cela commence par leur acheter des produits à leur vrai prix et non pas au niveau de l'aumône pratiquée aujourd'hui . Le développement du commerce équitable, confidentiel il y a quelques années mais prenant de l'ampleur, est un signe flagrant du refus des populations d'une loi du plus fort de laquelle personne ne peut sortir vainqueur à terme. « Reste » à traduire cette initiative à plus grande échelle, au niveau des états, car ne l'appliquer qu'à quelques produits, comme le café ou le riz, reste symbolique à l'échelle planétaire. Alors, Max Havelaar, président de l'OMC ?
4°) L'action sociale
Au sein de chaque pays -et en France en particulier- les disparités de niveau de vie sont, elles aussi, croissantes. Comment peut-on imaginer une justice sociale sans un interventionnisme public fort ? Quelle est donc cette escroquerie intellectuelle qui consiste à faire croire qu'ultra-libéralisme et protection des plus faibles sont compatibles ? Certains pouvaient encore le croire il y a quelques décennies, mais la période récente a démontré par a plus b qu'en laissant la bride sur le cou des marchés, les inégalités s'accroissaient[7]. Je reviens au peuple de France qui, instinctivement, le sent bien quand il défend ses acquis sociaux : d'aucuns essaient de lui faire penser qu'il est alors réactionnaire au changement, incapable de se réformer, mais en réalité, il s'agit à n'en point douter d'une volonté de conserver un rôle fort de l'état.
L'anti-libéralisme est l'avenir de l'homme
Ces quelques coups d'oeil en arrière et vers l'avenir me font penser que l'ère qui s'annonce sera globalement (je parle à l'échelle de la planète) anti-libérale[8]. J'accuse donc la gauche française d'un manque total de clairvoyance par sa mollesse à condamner à mort un libéralisme débridé. Il y manque à l'évidence le visionnaire qui accompagnerait le basculement vers cette nouvelle ère. Toutes les stratégies électoralistes du parti socialiste ne masqueront pas le fait qu'ils sont de doux réformistes dont l'objectif avoué est une terne modération du modèle libéral. Mais cette social-démocratie amorphe n'est plus de mise. Les chantiers que je décrivais plus haut dépassent de loin ce qu'on a pu connaître par le passé. La crise de 1929 produisait un chômage affolant, les chocs pétroliers des années 70 générait une inflation incontrôlable. Nous sommes aujourd'hui revenus à un taux de chômage à la fois élevé et persistant. Il devient structurel et non conjoncturel. Le capitalisme s'y noiera si l'on y prend pas garde. Et avec lui la démocratie, notre bien le plus précieux. Les problèmes environnementaux sont eux de nouveaux problèmes qui ne se sont jamais posés à l'humanité. Il en découlera une nécessaire explosion des budgets de Recherche publique dans ce domaine. Tout cela ne pourra être résolu que par une reprise en main de la res publica par la sphère politique, au détriment de l'angle économique.
La supériorité de l'homme sur le monde animal, c'est sa capacité à protéger les plus faibles des siens, au contraire des autres espèces ou la sélection naturelle s'impose[9], faute de règle. En ce sens, le libéralisme poussé à l'extrême est une vraie faute philosophique de laquelle il nous faut nous protéger. Comment accepter faire nôtre la loi du plus fort ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit : la liberté d'entreprendre engendre la démocratie, tout le monde s'en félicite. Mais cette même liberté, sans règle commune, c'est la jungle. Les économistes de ce monde ne peuvent se dédouaner d'une réflexion humaniste et les personnels politiques devraient avoir ce recul de l'adéquation entre développement et humanisme. C'est malheureusement peu le cas, y compris chez ceux de gauche qui, par paresse ou pragmatisme, occultent une pensée plus globale de l'avenir de l'humanité.
Faute d'action des États, ce sera la voie ouverte à la révolution, du fait de ceux qui pâtissent le plus d'un libéralisme non tempéré par l'action de l'État, c'est-à-dire les plus démunis. Ou pire : le modèle des dictatures fascisantes[10] faisant leur lit de l'effondrement d'un système devenu incapable de contrôler le chaos qu'il a lui-même engendré. Je rêve que la France soit à l'avant-garde en la matière et devienne, comme en 1789, le phare qui éclaire nos six milliards de « compatriotes » terriens par un modèle fonctionnel de rejet du libéralisme.
Rêvons donc ensemble que, le spectre de la dictature écartée, le libéralisme s'éteigne. Tous les pays n'iront bien entendu pas dans ce sens. Tous ceux qui s'engageront sur ce chemin n'iront pas au même rythme[11]. Aussi dans un monde aussi global que le nôtre, la transition sera, à n'en pas douter, difficile. Très difficile.
Mais il n'y a pas d'autre voie et nous devons nous y engager. Le refus du libéralisme, c'est d'abord une lutte contre l'asservissement et pour notre démocratie.