C'était l'enfance. Peut-être avais-je une dizaine d'années, je ne saurais être plus précis. Il est de ces souvenirs pourtant très clairs que l'on ne peut dater, même en pétrissant ses neurones en forme de montre suisse. Au début du mois de juillet, mes parents nous avaient emmenés, mon frère et moi, voir l'arrivée d'une étape du Tour de France. Tout au bout de la grande ligne droite, large comme les Champs-Elysées à mes yeux d'enfant, nous étions là, à quelques encablures de la banderole finale, comme les invités de marque à un spectacle hors du commun, fiers à l'idée de pouvoir bientôt raconter l'aventure à nos camarades de classe.
C'était le tout début de ce Tour là que je ne sais ni ne veux dater, la toute première étape ou la deuxième tout au plus. Saint-Germain-en-Laye, où nous habitions, avait été choisie comme ville-arrivée d'une étape francilienne dont le relief de planche à repasser garantissait en guise de final un sprint massif. Pourtant, dans ma caboche d'enfant, je gardais le secret espoir qu'un ou deux coureurs seuls, ou à défaut un petit groupe, auraient pu s'extirper de la masse et s'offrir à nous en hors d'oeuvre. Tout au fond de moi, je sentais bien qu'un peloton finissant groupé pour la victoire passerait devant nous à une vitesse fulgurante, réduisant à quelques ridicules secondes le plaisir chamarré du passage des cyclistes. Et voulant doubler le plaisir, j'en avais fait le calcul que deux fulgurances valaient mieux qu'une.
Tassés derrière des barrières en fer, nous avions attendu un temps infini : Pour être bien placé, il avait fallu venir tôt. Pour l'être mieux encore, il fallait être un enfant et bénéficier de cette petite taille qui pousse les adultes à se mettre en retrait pour laisser le spectacle aux nains. En qualité de nains ponctuels, mon frère et moi étions donc aux premières loges.
La pluie était arrivée avant le peloton. Continuant de croire en la bonne étoile d'une possible échappée, je tentais de me convaincre qu'une route humide favoriserait les courageux qui se présenteraient à nous avant les autres. Le vent, que je ne sentais pas, me paraissait pourtant idéal pour scinder le peloton. Ou alors peut-être les pavés historiques de la ville auraient-ils raison des boyaux de la moitié des coureurs ? Au fur et à mesure que l'instant crucial approchait, je m'inventais de nouvelles raisons d'espérer. Et ce n'étaient certainement pas ces grands spécialistes du cyclisme autour du moi qui, avec leurs avis définitifs tout autant que pessimistes, pourraient avoir raison de ma foi en une échappée belle. Pas plus du reste que le speaker-au-débit-de-mitraillette qui commentait en direct la course sur cet immense podium et affirmait, les yeux rivés sur son écran de télévision, que les coureurs restaient désespérément groupés. Qu'en savait-il ce bonimenteur, lui qui ne parlait que du direct, sans rien connaître de l'avenir ? En mon fors intérieur, je scandais à l'attention de coureurs imaginaires : « Échappez-vous ! Échappez-vous ! ». A présent j'en étais sûr : des éclaireurs arriveraient avant le troupeau. Et j'étais le seul à le savoir. Du reste, parmi eux, le doute n'était pas permis, il y aurait des équipiers de la Peugeot, au fascinant maillot à damier noir et blanc.
Il étaient arrivés groupés.
La déception de les voir déboucher tous ensemble au bout de la longue ligne droite avait vite été balayée par l'émerveillement de la vitesse. Voir cet essaim d'insectes debout sur leurs pédales, muscles bandés, visages déformés par l'effort et regards obnubilés par cette simple ligne blanche. Entendre la foule les acclamer sans parvenir à couvrir le cliquetis extraordinaire des pédaliers métalliques qui déroulaient l'asphalte. Voir cette eau que les roues à boyaux chassaient en fines gouttelettes. Le Tour était passé devant nous.
Quelques hectomètres plus loin, l'étape de Saint-Germain-en-Laye avait donc été l'affaire d'un sprinteur, cette espèce étrange qui se cache au milieu de la ruche pendant deux cents kilomètres avant de surgir dans les cinq cents derniers mètres pour l'emporter de quelques centimètres. Qui était-il, en l'occurrence ? Peu m'importait. Le Tour ne valait au fond que dans sa dimension collective, que par cette masse de coureurs que la foule acclamait sans distinction, que par ce tableau de couleurs que formait ce qu'on désignait par un mot mystérieux à mes oreilles de mioche : pe-lo-ton !
Ce soir là, je m'étais couché plus fier. J'avais gagné en rêves comme d'autres gagnent au casino. J'étais riche de cet indicible espoir qu'un jour peut-être...
Plusieurs années plus tard, nous avions récidivé, à la rencontre du Tour de France, dans un col des Vosges cette fois, non loin de la seconde maison familiale. Nous étions devenus des adolescents, l'intérêt sportif de suivre la course avait un peu pris le pas sur la magie enfantine, mais le spectacle restait le même. Faute de trouver place dans la montée du col, nous avions stratégiquement choisi un virage en épingle à cheveux dans la descente qui suivait, sûrs ainsi de voir les coureurs passer au ralenti. De fait, tous ces chevaucheurs de métal s'étaient lentement égrenés devant nous, des premiers échappés au gros de la troupe, sans oublier les traditionnels allergiques à la montagne qui traînaient loin derrière mais n'étaient pas les moins acclamés, tout au rebours.
J'ai compris plus tard, bien plus tard, que tout cela reposait sur un mensonge. Mes héros n'étaient que des publicités roulantes pour le Vidal, des caducées presque humains, des croix vertes à vélo, des toxicos de la route.
Des générations d'enfants se sont ainsi fait berner. Des générations d'adultes continuent de le faire en se passionnant pour des sports dont le nombre de dopés est peu ou prou égal au nombre de contrôles effectués : zéro[1].
Ultime avatar d'un libéralisme qui prône en tout et pour toute chose la compétition et porte l'efficacité au pinacle, le Tour de France se débat dans les eaux troubles qui ont fait sa gloire. Retour de manivelle : quand on détruit à coups de dollars le rêve des gosses pour l'intérêt économique des plus grands, on se prépare une société qui ne vaut plus la peine d'être améliorée. Le tour mourra. La révolution suivra.